Le Tartuffe de Molière

Le Tartuffe de Molière

9 mars 2026 0 Par Paul Rassat

Le théâtre de Carouge donne Le Tartuffe de Molière jusqu’au 2 avril 2026

L’hypocrisie et la mauvaise foi

L’hypocrisie consiste à afficher des valeurs, des convictions que l’on n’éprouve pas réellement. Elle mène a adopter un comportement social feint, à porter un masque. La mauvaise foi, elle, est tournée davantage vers soi que vers les autres. Elle consiste à refuser de voir une réalité que l’on perçoit pourtant. L’hypocrite s’appuie sur sa mauvaise foi afin de supporter ou de justifier son hypocrisie. Mais Tartuffe, lui, est lucide et cynique. Rappelons que les mots « cynisme » et « chien » sont liés étymologiquement. Ceci nous renvoie au début du Tartuffe mis en scène par Jean Liermier. Les aboiements du chien de madame Pernelle y font écho aux paroles que profère, en toute mauvaise foi, sa maîtresse. Tel maître, tel chien !

L’enfermement tautologique

La mise en scène, comme toujours avec Jean Liermier, pressure le texte sans rien lui ajouter. Le texte, le texte ! Et la mécanique qui le fait vivre. On retrouve cette cohérence profonde, effectivement, dans cet écho entre aboiements du chien de madame Pernelle et les paroles de celle-ci, qui relèvent de la tautologie : « Tout ce qui est contrôlé est fort bien contrôlé. » « Il (Tartuffe) ne reprend rien qui ne soit à reprendre. » La tautologie, rappelons-le, qui est l’assise de la bêtise pour Roland Barthes.  La cohérence dans l’approche de ce Tartuffe va jusqu’à faire tenir les rôles de madame Pernelle et de Tartuffe par le même comédien, Philippe Gouin. Hypocrisie et mauvaise foi sont bien les deux faces formant une seule pièce.

Tout mettre sur la table

On redécouvre ce Tartuffe que l’on pensait connaître. Le jeu de Philippe Gouin nous emmène, par les effets de la voix, la gestuelle, le regard, du côté des petites frappes de banlieue, ou bien au cœur de la mafia. On croit même reconnaître un moment le loup de Tex Avery, entrevoir l’abbé Pierre. Comme toujours, le décor, très sobre, se prête au déroulement du jeu ; et là, tout particulièrement, par des effets de rideaux, aux différentes approches d’une réalité qui résiste à se dévoiler. Ira-t-on jusqu’à croquer la pomme? Une autre approche de la pièce pourrait passer par la symbolique de la chaussure et du pied nu. Ou l’analyse de l’expression « Tout mettre sur la table ».

Molière, meliore

Il serait possible d’amener l’analyse vers le complotisme, les réseaux sociaux, la désinformation, les extrémismes religieux. Chaque spectateur se fera son tissu de références. Afin de montrer que la tartufferie est de tout temps, la pièce se clôt sur deux anachronismes. Une ouverture qui dépasse les époques, comme Molière. Il paraît qu’aucune explication certaine n’est donnée au fait que Jean-Baptiste Poquelin ait choisi de s’appeler Molière. Risquons Melior(e). Meilleur.

Il paraît que truffe et Tartuffe entretiennent une proximité étymologique. Le Tartuffe, effectivement, aurait tendance à prendre les autres pour des truffes…qui manquent de flair. C’est compter sans la mécanique mise en place par Molière, qui inclut le regard du public. Lui n’est pas dupe de l’assurance de Tartuffe :  » Je l’ai mis au fait de voir tout sans le croire. » On aimerait que le citoyen ordinaire ne soit pas l’Orgon de Molière.

Startufferie réussie

La mise en scène fait ressortir avec sobriété les évidences et la complexité du Tartuffe. La force des femmes porte la résistance à l’abus de pouvoir du patriarcat « réactionnaire ». Mais quid de Madame Pernelle? Finalement, tout système ne serait-il pas voué à abuser des autres…et à s’abuser lui-même?