Xavier Coste, entretien

Xavier Coste, entretien

19 mai 2026 0 Par Paul Rassat

La lecture de Sculpter l’éternité a déclenché l’envie d’en savoir davantage sur le travail de Xavier Coste. D’où l’entretien qui suit.

 Xavier Coste, quelle était votre intention en réalisant Sculpter l’éternité ?

Je voulais uniquement répondre à des questions que je me pose vis-à-vis de ma démarche et de celle des artistes que j’admire. J’avais la crainte que le livre ne parle à personne parce que trop centré dans les pensées d’un artiste. Votre critique me rassure un peu. Je voulais surtout questionner la démarche intellectuelle et craignais un côté un peu hors sol, en dehors des conditions matérielles : comment se réaliser à travers son art.

Et vous vous réalisez vous-même à travers ce livre ?

Quelle question ! C’est un peu le paradoxe, j’essaye. Depuis quelques années j’ai la chance de pouvoir réaliser exclusivement les projets qui me tiennent à cœur, de refuser des projets qui me semblent plus commerciaux ou rémunérateurs. Je suis cependant obligé de réaliser des choses qui rencontrent un minimum d’écho. C’est une lutte permanente.

L’équilibre entre narration et réflexion est très réussi. La première est un fil conducteur indispensable ; mais on oublie assez vite les livres qui ne reposent que sur le récit. Sculpter l’éternité ouvre plein de références, fait voyager.

Je n’ai jamais autant douté en réalisant un livre. Rodin a fini par me contaminer avec son propre doute (rires). J’ai été tellement touché par toutes les histoires et les aventures qu’il a vécues ! Le livre a été un prétexte pour mener à la fin. Il faut préciser qu’on peut douter et ne pas atteindre la gloire !

D’après Gaëlle de BD Fugue Annecy, c’est votre livre le plus abouti. Il pose la question de la fidélité aux maîtres et de la prise de risque pour s’en détacher et devenir soi-même.

François Schuiten m’inspire beaucoup. Il affirme qu’en regardant les dessinateurs de qui il admire le travail il voit quel dessinateur il n’est pas. Moi aussi je suis admiratif de nombreux dessinateurs, et j’ai appris à lâcher prise. Je suis incapable de réaliser ce qu’ils font ; je me suis fait une raison.

Comment vous est venue l’idée de faire converser Rodin et Michel-Ange via les esprits et Victor Hugo ?

Je travaille de manière très instinctive. Les choses doivent naître d’elles-mêmes. Quand Le Louvre m’a approché, je cherchais un thème. L’exposition Rodin / Michel-Ange a provoqué un déclic immédiat. J’avais envie de faire une BD sur Rodin depuis longtemps mais je n’avais pas encore trouvé l’angle. La contrainte de mettre en relation deux personnages qui n’ont pas vécu aux mêmes époques m’a obligé à mettre en pied dans le fantastique et dans une dimension poétique. Tout est venu tout de suite, d’autant plus que j’avais en tête depuis longtemps cette scène avec Victor Hugo. Je devais ouvrir le livre sur cette rencontre pour montrer la façon dont Rodin avait été déconsidéré de son vivant.

L’intelligence en arborescence est propice à la création.

Je suis comme une éponge. Je passe mon temps à picorer des idées que je garde dans un coin de ma tête jusqu’à dix ans avant d’en faire un projet. J’ai besoin d’un affect avec le sujet, d’une forme d’évidence.

Vous devenez au moins en partie le sujet.

On passe tellement de temps à faire un livre ! Je ne pourrais pas travailler avec un scénariste que je rencontrerais à la dernière minute. Comme mes livres rythment ma vie, j’ai besoin d’une profonde adéquation avec le sujet. Finalement j’ai plus de mal aujourd’hui qu’avant à trouver des sujets qui m’excitent, que je n’aurais pas imaginé traiter, ou que je portais déjà mais sans savoir comment les aborder.

Vous faites dire à Rodin « Il faut qu’il y ait de l’inattendu ».

C’est ça, oui. Je suis dans la bande dessinée depuis quinze ans et je redoute le moment où j’en ferai de façon mécanique, sans plaisir de la découverte. Il n’est pas évident de garder une flamme intacte pendant l’année ou les deux années que demandent la réalisation d’un livre.

Montaigne écrivait « Je suis moi-même la matière de mon livre ».

J’avais à cœur d’en faire une œuvre personnelle. Il y a tellement de biographies en BD. Il faut injecter de soi pour créer de l’intérêt.

C’est d’autant plus intéressant que beaucoup de gens se mettent en avant en utilisant la première personne, ou bien réalisent des selfies. Il est plus intéressant de parler de soi comme vous le faites.

J’ai besoin du filtre de la fiction.

Vous avez déjà un sujet de travail futur ?

Je finalise bientôt un prochain album. J’ai besoin de garder un rythme pour ne pas être dans l’attente de la sortie d’un livre. Je travaille à un livre d’anticipation avec Alain Damasio. Nous développons une nouvelle qu’il a écrite il y a quelques années. J’aime tout particulièrement travailler avec des gens qui apprécient la Bd mais ne viennent pas de ce milieu. Leur approche est plus neuve et fraîche ; ça me permet de travailler aussi à l’écriture. J’ai besoin de mettre les mains dans le cambouis.