Les Glières.

Les Glières.

17 juin 2026 0 Par Paul Rassat

Rencontre avec Emmanuelle Intini dans l’atelier qu’elle a partagé plus de trente ans avec Geoffrey pour évoquer Glières 31 janvier-26 mars 1944. Les dessins et couleurs ont été réalisés par Geoffrey Gillespie ainsi qu’Emmanuelle Intini, en partie. Textes de Nicole Baud et Gérard Métral.

— Geoffrey est décédé il y a cinq mois.

Un message d’humanité

Tu as donc mis la dernière main à son travail.

Vraiment la dernière main. Il a travaillé jusqu’au bout parce qu’il était vraiment engagé, avec une belle morale. Cet album est une commande. Il s’y est pleinement donné. Alors qu’il se savait condamné, il a tenu à revenir une dernière fois dans notre atelier. Il m’a passé ses codes, nous avons transféré ses dossiers, ses fichiers pour que je puisse continuer. Il m’a dit qu’il m’aimait. Ce dernier travail était pour lui une transmission, un message d’humanité. Je le ressens presque comme un requiem.

Ses dessins ont demandé tellement de travail. La plupart font des à-plats qu’ils remplissent. Geoffrey a travaillé le moindre détail, les ombres, les dégradés, les modelés, les lumières. Il y a mis tout son cœur.

Le détail fait l’histoire

C’est comme s’il n’y avait pas de figurants, de détails, se seconds rôles, juste pour remplir la page.

Il a fait des milliers de recherches. Sa façon de travailler était un gros bord…rangé ! On imagine en général le travail du dessinateur comme très logique : des cases, des traits noirs…Geoffrey travaillait à partir d’une multitude de recherches, de photos. Il en faisait une espèce d’assemblage, de photo-montage à partir duquel il produisait une esquisse. On retrouve cette précision dans les bâtiments, dans les paysages de montagne, les avions. Parfois il travaillait juste une case. Grâce à d’immenses lunettes il fignolait chaque détail.

Geoffrey était capable de dessiner dans n’importe quel style, sans effort. Sa générosité, il la tirait peut-être de son enfance difficile en Angleterre. Lors de ses obsèques, sa fille Caëla, qui est philosophe, a souligné qu’il avait été animé par la beauté. Ce qui me fait penser à La légèreté de Catherine Meurisse. Je retrouve cette recherche de beauté dans ce dernier livre. Tout y a de l’allure.

Un homme libre

À ses débuts, lorsqu’il connaissait la misère, Geoffrey a fait de la décoration pour un restaurant italien qui le nourrissait en échange. Peu à peu il a été repéré grâce à son talent extraordinaire. Il a même été sélectionné lors d’un concours pour être exposé dans la même pièce que David Hokney. Ensuite il a longtemps travaillé à la BBC, côté télé, pour réaliser des décors de films, de météo. Les décors de Chapeau melon et bottes de cuir, 2001 Odyssée de l’espace

Toutes les affaires de Geoffrey sont encore là, dans notre atelier commun. Cet album ? Gibrat et son univers ont inspiré le travail et la pensée de Geoffrey.

La conversation avec Emmanuelle se poursuit librement, de sujet en sujet. Geoffrey n’est plus là, mais sa présence s’imprime dans les objets, dans l’espace, dans les silences. Cet homme a vécu libre. Son travail établit un lien profond entre son parcours et les Glières, Vivre libre ou mourir.

L’album relie l’Histoire, le récit, le détail de la vie locale. Il est une façon très parlante d’entrer dans cette page d’Histoire à auteur d’homme. Le quotidien y rejoint le maelstrom qui emporte les hommes. Le détail y côtoie les grandes décisions dans la même acuité de regard.