Dominique De Beir, travail de la surface en profondeur

Dominique De Beir, travail de la surface en profondeur

10 novembre 2021 0 Par Paul Rassat

Pour Talpa, une œuvre réussie permet au spectateur, à l’auditeur de plonger en elle, de s’y trouver et d’ouvrir ainsi à une arborescence de références culturelles, personnelles. Le travail artistique est prétexte à un jeu, à une conversation. Dominique De Beir expose en ce moment à La Chapelle de la Visitation de Thonon et au Palais de l’Île d’Annecy. Elle parlait récemment de son travail avec Philippe Piguet à La Fabric ( Fondation Salomon pour l’Art Contemporain). Voici une lecture et une interprétation très subjectives de sa production artistique.

Dominique De Beir à La Fabric

Quitter l’apparence de la surface

Dominique De Beir déclare «  quitter l’apparence de la surface pour quêter l’essence, l’origine…Je tente de l’évoquer mais ça arrive comme une faille, une béance…Je suis plutôt dans un travail de défiguration que de peinture abstraite. » Il est vrai que DDB gratte, frotte, perfore, égratigne, griffe la surface, la peau des matériaux qu’elle travaille. Elle exécute d’ailleurs ce sacrilège en agissant sur le verso du support. Le recto lui apparaît ensuite comme une double révélation.

La révélation du Christ et de soi.

Au cours de l’échange avec DDB, Philippe Piguet projette une image. Deux pieds un peu rouges, saisis de froid ? sur un fond blanc et un outil servant à perforer. À l’évidence, il s’agit d’un autoportrait à l’image du Christ. Cloué sur la croix, celui-ci a eu le loisir d’examiner ses pieds. Son Père a pu, pendant ce temps, voir le visage de son Fils surmonté de la couronne d’épines. De ce regard en abyme naît l’évocation d’un roi moqué, tourné en dérision. «  Le sérieux est un continent mystérieux du corps, utilisé pour cacher les défauts de l’esprit » écrit Laurence Sterne dans sa vie de Tristam Shandy. L’art est-il sérieux ?

Percées de lumière

Percées de lumière est le nom que porte l’exposition de Thonon. Le travail de DDB y voisine et joue avec les vitraux de la chapelle. Parmi ceux-ci figure une Annonciation qui nous ramène à celles de Fra Angelico dont DDB aime rappeler les couleurs. Bon, Talpa va chercher loin…mais, la virginité de Marie, l’enfantement, la perforation ou la percée ? Alors que rien n’en paraît explicitement, tout nous ramène à une dimension spirituelle. Perforer, aller sous la surface, chercher le sens. «  Bienheureux les fêlés car ils laisseront passer la lumière » d’après Michel Audiard.

Voir au-delà

« Je vois de l’ouvert dans la terre et dans la matière ». Il ne s’agit pas que de regarder avec les yeux, « Le regard traverse le corps ». L’intérêt de DDB pour le braille est concret, il passe par la matière et, en la matière, le braille devient la métaphore du regard qui perce la matière.

Le Palais de l’Île

Y est exposée Turlutaine, du nom de l’entreprise qui fabrique les rouleaux utilisés dans les orgues de barbarie. Rouleaux, temps…Les trois Parques ne sont pas loin. Nous nous retrouvons d’ailleurs dans une chapelle qui renferme une pierre tombale  au sein d’anciennes prisons ! La turlute, outre sa signification très sexuelle (voir peut-être l’Annonciation ?) est une lubie, une manie, une marotte. Elle désigne enfin l’alouette et le happeau qui sert à l’attirer. Et l’alouette est le symbole de l’union du terrestre et du céleste. DDB déclare «  J’aime à me raconter des histoires, même si le travail paraît assez simple. » Gagné ! Une histoire, c’est du temps qui défile, d’où ces rouleaux dont le mouvement stoppé pour exposition rappelle le plongeur de Paestum. Il y en a 7. Ce chiffre  symbolise « la totalité de l’espace et la totalité du temps. »

Entre-deux

Recto-verso, surface-profondeur…il est même question de moucharabieh dans le discours de DDB, de palimpseste et de « subjectile ». Tout autant que de droit à l’erreur et de sérendipité. «  Se servir de l’échec est un prétexte à divagations personnelles. »

DDB retravaille l’idée de perfection

On nous abreuve  d’  « excellence », de « Je n’ai pas droit à l’erreur ». Notre monde se doit d’être lisse. L’évolution de la langue y contribue. Dans Mythologies Roland Barthes écrit, à propos de la « déesse » Citroën et de sa carrosserie « On sait que le lisse est toujours un attribut de la perfection parce que son contraire trahit une opération technique et tout humaine d’ajustement : la tunique du Christ était sans couture… » Rappelons que ce livre de Barthes a pour objectif principal de combattre la bêtise. Au glaçage de surface, autre thème traité dans Mythologies, DDB préfère le « labour », le travail en profondeur, la matière.

Outil ou instrument ?

Les deux ! Lors de l’échange avec Philippe Piguet se pose une question. On y débat des sens respectifs des mots « outil » et « instrument ». Les définitions de départ sont très proches, presque interchangeables. Nuance cependant, l’outil est aussi le membre viril. Et, au 12° siècle, les outils étaient « l’équipement, les objets qu’on embarque pour un voyage. » Un récit ? Un voyage artistique et en soi ? L’instrument voisine, lui, avec le verbe instruire. Il a une portée plus intellectuelle. Disons que DDB fait fabriquer les outils qu’elle utilise pour son travail et qu’elle est elle-même un instrument.

Arborescence

Jean-Luc Verna vient d’être exposé à La Fabric. Lors de notre entretien, il avait été question de calque, qui nous menait à la danse par l’intermédiaire de calcaneum. Jean-Luc Verna dit « fouler » ses travaux, en extraire tout ce que révèle le palimpseste. Souvenir aussi de cette série de Franz Schimpl dont voici un exemple.

Le Christ ?

Œuvre de Franz Schimpl

On notera que l’une des publications de Dominique De Beir porte ce titre Maculé Conception. Et c’est ainsi que le voyage continue, qui a mené Talpa du subjectile au spirituel, à L’Annonciation et au Christ et continue avec Le dimanche des mères de Graham Swift. Une dernière précision. Au Palais de l’Île, la chanson de Chistophe, Aline, accompagne Turlutaine. Christophe n’est plus, Aline n’est jamais revenue. Héraclite a raison, « On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve. » D’où l’intérêt des piscines artistiques.