Entendre, chanter
30 mai 2026Papa se mouche en sol : l’oreille absolue. Ceci est le titre d’un chapitre de Musicophilia écrit par Oliver Sacks. Les personnes dotées de l’oreille absolue identifient naturellement n’importe quelle note sans avoir besoin de la comparer à une autre. « …pour quiconque possède cette faculté, chaque hauteur, chaque note, chaque tonalité est qualitativement si différente que chacune a une « saveur » ou un « grain » spécifique. Les individus dotés de ce type d’oreille comparent souvent les sons aux couleurs-ils disent « entendre » un sol dièse aussi instantanément et automatiquement que nous voyons le bleu. » Cette faculté particulière peut parfois détourner de l’audition de la mélodie. Elle n’est pas indispensable au musicien ou au compositeur.
Être la mélodie
Car pour entendre, le processus est le même que pour voir. Oliver Sacks cite Victor Zuckerkandl « Entendre une mélodie, c’est entendre avec cette mélodie…Que le ton présent sur le moment emplisse totalement la conscience, qu’on ne se souvienne de rien, que rien d’autre ou de plus que lui ne soit présent dans la conscience…Quiconque entend une mélodie l’entend, l’a entendue et s’apprête à l’entendre en même temps. Chaque mélodie nous déclare que le passé peut être là sans qu’on s’en souvienne et l’avenir sans qu’on le connaisse à l’avance. »
Nous rejoignons ici cette définition qui présente la musique comme du temps mis en espace. À l’auditeur d’être dans un état qui lui permet de repasser de l’espace au temps.
Revenir à la poésie
À entrer dans cette qualité d’audition, il est peut-être possible de remonter le temps et de revenir à un stade ou parole et musique étaient confondues. Tout n’était-il alors que poésie ? « Jean-Jacques Rousseau…supposa dans son Essai sur l’origine des langues que le langage parlé et les chants n’étaient pas différenciés dans les sociétés primitives : il considérait que les langues primitives devaient être « mélodiques » et poétiques plutôt que pratiques et prosaïques… » Le Swann de Proust se demande « si la musique n’était pas l’exemple unique de ce qu’aurait pu être-s’il n’y avait pas eu l’invention du langage, la formation des mots, l’analyse des idées-la communication des âmes. »
Des études montrent que l’Homme a vraisemblablement chanté avant de parler. Quels drôles d’oiseaux nous sommes !
