Obscène est notre monde ?

Obscène est notre monde ?

6 mai 2023 Non Par Paul Rassat

« Plus visible que le visible, tel est l’obscène. » Jean Baudrillard  Les stratégies fatales

« Plus visible que le visible », telle est la mise en abyme de nos vies qui se mirent dans les écrans. De ces émissions entre potes où l’on rit, se moque, vanne. Rien n’y est sérieux ou important sinon paraître. Jusqu’à ces influenceurs qui remplacent toute forme de pensée. Voici quelques extraits du livre Les stratégies fatales, publié par Jean Baudrillard en 1983.

Conclusion : « Pour un principe du mal »

« Les métamorphoses, les ruses, les stratégies de l’objet dépassent l’entendement du sujet. L’objet n’est ni le double ni le refoulé du sujet, ni son phantasme ni son hallucination, ni son miroir ni son reflet, mais il a sa stratégie propre, il est détenteur d’une règle du jeu impénétrable au sujet, non parce qu’elle serait profondément mystérieuse, mais parce qu’elle est profondément ironique….

Avant même d’avoir été produit, le monde a été séduit. Étrange précession, qui pèse aujourd’hui encore sur toute réalité. Le monde a été démenti à l’origine — il est donc impossible qu’il se vérifie jamais…À l’utopie du Jugement dernier, complémentaire de celle du baptême originel, s’opposent le vertige de la simulation, le ravissement luciférien de l’excentricité de l’origine et de la fin.

   C’est pourquoi les dieux ne peuvent vivre et se cacher que dans l’inhumain, dans les objets et dans les bêtes, dans la sphère du silence et de l’abrutissement objectif, et non dans la sphère de l’homme, qui est celle du langage et de l’abrutissement subjectif…

  Quand je parle de l’objet et de ses stratégies fatales, je parle des hommes et de leurs stratégies inhumaines. Par exemple, l’être humain peut chercher dans les vacances un ennui plus profond que celui de tous les jours-un ennui redoublé, parce que fait de tous les éléments du bonheur et de la distraction…Comment penser que les gens vont désavouer leur vie quotidienne en lui cherchant une alternative ? Ils vont au contraire en faire un destin : la redoubler dans les apparences du contraire, s’y enfoncer jusqu’à l’extase, en sceller la monotonie par une monotonie plus grande… 

  Si on ne comprend pas cela, on ne comprend rien à cet abrutissement collectif, alors qu’il est un acte grandiose de dépassement…Il n’ya que cette solution-là au problème de la « servitude volontaire », et il n’ya d’ailleurs de libération que celle-là : dans l’approfondissement des conditions négatives. Toutes les formes qui tendent à faire resplendir une liberté miraculeuse ne sont qu’homélies révolutionnaires. La logique libératrice n’est au fond entendue que de quelques-uns, pour l’essentiel c’est la logique fatale qui l’emporte. 

   Autre forme de cynisme fondamental : cette volonté de spectacle et d’illusion, opposée à toute volonté de savoir et de pouvoir…Il y a comme une pulsion de l’événement brut, de l’information objective, des faits et des pensées les plus secrètes, de se commuer en spectacle, de s’extasier sur une scène au lieu de se produire au premier degré. S’instancier est nécessaire, s’extasier est absolument vital.

   Les choses n’adviennent que dans cette mesure excessive, c’est—à-dire non dans l’emprise de la représentation, mais dans la magie de leur effet-là seulement elles s’apparaissent géniales et se donnent le luxe d’exister… »

S’apparaître pour exister

Le livre de Jean Baudrillard a été édité en 1983. Que de chemin parcouru depuis ! L’événementiel prime sur tout le reste. Tout est événement. L’événement, la culture, l’actualité, le sport, l’absence d’événement… Le public « s’apparaît génial et se donne le luxe d’exister » dans les écrans des médias, des stades, lorsqu’il se voit filmé, se regardant filmé, se regardant. Infinie mise en abyme façon Vache qui rit. Car il faut vivre des émotions et les partager. C’est d’ailleurs en les partageant qu’on les vivrait, et non en les éprouvant, en les ressentant. D’où le selfie qui nous prouve que l’on existe.

Artificialité plus vraie que vraie

Et c’est ainsi que nous dépassons toutes les analyses de Baudrillard. Sommes-nous les sujets qui créons l’intelligence artificielle, ou les objets que celle-ci crée en retour ? Sommes-nous de plus en plus les objets de sujets qui nous pousseraient dans la monotonie des machines que nous devenons alors que nous ne cessons de parler de liberté, de devenir ce que nous sommes, de vivre nos rêves, de casser les codes, de bouger les lignes ? Le champ de l’intelligence artificielle aura-t-il raison du pseudo développement personnel ? Reste peut être l’art, la poésie, la culture pour résister à cette momification événementielle.