Sculpter l’éternité
16 mai 2026Sculpter l’éternité, Rodin face à Michel-Ange, de Xavier Coste. Un livre et une œuvre véritablement réussis. Non parce que le travail de Xavier Coste retracerait fidèlement le cheminement de Rodin par le moyen d’une narration -elle fait partie du livre- mais parce que le propos et la réflexion dépassent de très loin la narration. Celle-ci apparaît comme un support ; comme le pas d’un cheval qui traverse l’album « Cataclop Cataclop ». Pour Rodin, il ne faut pas s’arrêter à « la figure » mais « reproduire la réalité. » Xavier Coste ne se limite pas au récit.
Il est possible de voir dans Sculpter l’éternité la démarche que suit tout véritable créateur. Et donc d’établir un faisceau de références au fil de la lecture.
« Ça a été une révélation. Le contact avec la matière est quelque chose d’incomparable » C’est ce que déclare Rodin, passé de la peinture à la sculpture. C’est ce que dit Jean Girel, rappelant Léonard de Vinci pour qui la peinture est « cosa mentale ». Trop mentale. Et le céramiste d’affirmer que quand il tourne une pièce, il est la matière.


L’homme au nez cassé. Musée Rodin © Ch. Baraja. Peinture de Xavier Coste
Le lecteur relève plus loin « Je ne crée pas. Je vois. Et c’est parce que je vois que je suis capable de faire. » Dans Bonnard, Giacometti, P. Jean-François Billeter souligne l’importance de VOIR. Il y faut oublier les méthodes, le but à atteindre, faire abstraction de tout pour VOIR, enfin. S’alléger de toutes les références, de tous les conditionnements, de l’éducation.
Ne pas forcer lorsque la matière résiste. Rodin retrouvait alors sa compagne, Rose, ou parfois une autre. Jean Girel va faire son jardin. Poincaré raconte qu’après des jours d’efforts infructueux pour résoudre un problème, il est parti en voyage, a cessé d’y penser consciemment, puis la solution lui est apparue soudainement au moment de monter dans un omnibus.
Ne pas forcer mais percer l’apparence, le vêtement, la stature ou le code social, quitte à « ne pas coller, pour un portrait, avec l’idée que les gens se font d’eux-mêmes. » Ne pas tricher. Choisir-si possible- entre le travail alimentaire et la création personnelle. Ne pas sombrer dans le « ronron ». « Il faut qu’il y ait de l’inattendu. » Sinon Jean Girel casse ses pièces à peine sorties du four. « Il faut détruire pour créer. »


Travail de Xavier Coste. Photo Musée Rodin©H. Lewandowski
La révélation pour Rodin fut son voyage en Italie, voir les œuvres de Michel-Ange, mais trouver sa propre voie « J’ai toutes ces images en tête mais il me faut suivre ma propre inspiration. Quitte à ne pas plaire à la critique qui ne juge qu’avec des critères déjà établis et réduit une œuvre à ce qu’elle-même est in- capable de voir. Pierre Hermé, dans l’un de ses livres, demande à quel moment il faut s’émanciper de ses maîtres pour trouver sa propre voie.

La recherche de la liberté est fondamentale dans cette démarche. « Toutes les formes sont envisageables. À bout de doigt…c’est grisant. Seule mon énergie va conditionner le résultat. » Il faut faire d’une contrainte une liberté. »
Hic et nunc, pour l’éternité
Sculpter l’éternité est un oxymore. Et pourtant « Le temps est comme enfermé. La statue devient une capsule temporelle qui renferme à jamais mes sensations. Les sensations sont immortelles quand elles sont sincères. »
Et même si la portée du livre réalisé par Xavier Coste dépasse de loin l’intérêt du récit, celui-ci est particulièrement bien mené. Vers la fin, l’auteur fait déclarer à Rodin « Je vais maintenant ouvrir ma porte de l’enfer…et voir ce qu’il y a derrière. » Le Louvre. Sartre ? L’éternité ? L’exposition Michel-Ange, Rodin. Corps vivants?

