La verticale de Renaud Jacquier Stajnowicz
15 mai 2026Renaud Jacquier Stajnowicz situe son travail dans la ligne de l’art concret. Il s’agit de transcrire la vie intérieure de l’artiste sans rien qui puisse la masquer, sans fil narratif ni divertissement pascalien. Il lui faut épurer pour tenter d’atteindre l’absolu, faire de lui-même son laboratoire et son atelier. Réduire pour ouvrir. La série d’œuvres que Renaud rassemble sous cette dénomination, La verticale, s’inscrit dans cette recherche d’absolu.
Tout partirait-il de l’étonnement ? « Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? » demande Leibniz. Ce quelque chose serait-il le monde ? Ainsi que moi qui pose la question ? Suis-je ce quelque chose qui est, sans lequel le quelque chose du monde serait la présence d’un rien ? Se jouent ici la combinaison de la présence et de l’absence, du vide et du plein, l’apparition et la disparition : la vibration de la vie.
Le chemin artistique et philosophique de Renaud est une recherche de ce qui lie indissociablement quelque chose et rien. Il est impossible que son grand père, mort dans la plus extrême inhumanité à Auschwitz, soit devenu rien. Alors, il en fait quelque chose. Ses tableaux sont la porte, le seuil, le passage d’un état à un autre. La conscience. Mettre de l’or à la jointure des battants de la porte, c’est faire apparaître la lumière, porter, demander, donner, espérer.
La déchirure se transmet souvent dans le silence. Par-delà le vide et l’absence. Peut-être le seuil que peint Renaud, dont il est le gardien métaphorique, permet-il la rencontre, le renouement. L’ouverture dans une Éthique de la considération telle que la conçoit Corine Pelluchon. Il s’agit de considérer quelqu’un ou quelque chose avec la même attention que s’il s’agissait d’examiner la position et la hauteur des astres ; littéralement.
Hermès Trismégiste écrit « Ce qui est en bas, est comme ce qui est en haut ; et ce qui est en haut est comme ce qui est en bas, pour faire les miracles d’une seule chose. » Tout ce qui s’oppose se complète, comme la surface et la profondeur.
Avec l’âge et l’expérience, la question du choix n’est plus renoncement à un élément, mais la multiplication des possibilités de deux éléments entre eux et l’accès à un espace beaucoup plus ouvert. Alors que notre monde fonctionne de plus en plus en mode binaire, c’est une autre voie. L’ouverture à l’amplitude du monde, l’intégration de la totalité de celui-ci, de l’ombre et de la lumière, de tout ce qui est apparemment opposé. Avec le temps s’effectue une inclusion davantage qu’une discrimination.
L’acceptation de structures n’est pas incompatible avec l’appréhension d’un ensemble fait de résonances, de sensibilité, d’ouverture à un mystère qui n’a pas de réponse mais offre une pénétration dans un monde ouvert sur un autre plan.



Photos prises par © Didier Devos
Dans certaines traditions le processus et la prise de conscience de la chute permet un retour. La verticale offre simultanément le haut et le bas, qui se rejoignent. Ils ne sont qu’un. De même que l’intérieur et l’extérieur.
« Vous avez des yeux et vous ne voyez pas ? » Après le vol de la Joconde, en 1911, des files de spectateurs venaient regarder l’espace vide laissé par le tableau absent. Ils ne voyaient pas, mais regardaient des habitudes, des références établies, rien qui révélât ou touchât leur sensibilité personnelle. Ils étaient encombrés de ce qui les cachait à eux-mêmes.
« Voir » un tableau de Renaud nécessite de ne pas « regarder ». Cela nécessite de suspendre les liens avec l’extérieur, de pénétrer totalement le monde invisible qui vibre dès le seuil, de l’ouvrir bien au-delà du cadre qui en limite les contours apparents pour renouer plus profondément avec l’ensemble. Le voyage commence. Vous êtes devant, dedans, derrière. Toutes les structures visibles se confondent pour devenir « les miracles d’une seule chose. » Om. Logos.
Ce filet de lumière qui vibre et habite le seuil, c’est le monde qui s’ouvre à moi, moi qui m’ouvre au monde.
UN
Dans la simplicité de qui se tient debout. Un hymne à la vie.
Alors j’ai la prétention de voir, de me voir en retour. Portrait ? Autoportrait ? Icône ?
Kimiko Yoshida, de qui l’œuvre est en grande partie constituée d’autoportraits, écrit « Mes Autoportraits représentent la tentative de rendre possible la représentation en la saisissant au point où ce qui est présent, c’est l’absence invisible au cœur de l’image, cette absence que l’image met justement son point d’honneur à rendre visible. »
Comment concilier tout ceci ? Par un retour à l’origine, à l’étymologie. Le vertex latin est à la fois la verticale et le vortex. Ligne qui s’élève jusqu’au point culminant (et inclut celui-ci) aussi bien que tourbillon dynamique autour de cet axe. Stabilité et adaptabilité dont la combinaison ouvre à la métamorphose. Verticalité de l’Homme qui prend racine dans l’humus et tend vers la lumière. Simple ! Simple comme ce qui, étymologiquement, se tient droit, debout, non replié.
Élévation
Est-ce la verticale centrale qui tient l’ensemble du tableau ou bien l’inverse?

