Servir
29 mai 2026Servir, service, servitude viennent du latin servus, esclave. Le serf, au Moyen Âge, est au service d’un seigneur. Depuis le mot a évolué. On sert un repas, pour ceci on a adopté depuis longtemps le service à la russe, à l’assiette, qui remplace le service à la française assez confus. Si le service militaire a disparu, il est possible de faire un service civique.
Notre société semble s’être débarrassée du servage. Elle est passé du secteur primaire, la production de matières premières, au secondaire, la transformation des matières premières, pour déployer les services du tertiaire. On ne sait pas encore précisément ce que sera le quaternaire. Mais dans cette société contemporaine, l’individu doit servir, il doit être utile. Servir à quelque chose. À quoi ? À la production bien sûr. Il est sinon considéré comme inutile, dénoncé comme assisté.
Mystification
La mystification suprême consiste à faire prendre à la population des vessies pour des lanternes. Rappelons-nous un article précédent à propos des « boulots de merde ».
Pour David Graeber, le bullshit job ne se définit pas par des critères de rémunération, de précarité ou d’amputation des droits, mais par son déficit d’utilité sociale et par l’ennui végétatif dans lequel il plonge ses victimes. Alors que la robotisation a permis d’alléger la charge de travail dans de nombreux domaines, la technologie, avance-t-il, « a été manipulée pour trouver des moyens de nous faire travailler plus ». « Pour y arriver, des emplois ont dû être créés qui sont par définition inutiles », explique-t-il, en prenant comme exemple « le gonflement des industries de service et du secteur administratif, mais aussi d’industries nouvelles comme les services financiers et le télémarketing, ou encore la croissance sans précédent de secteurs comme le droit des affaires, les ressources humaines ou les relations publiques. C’est comme si quelqu’un inventait tout un tas d’emplois inutiles pour continuer à nous faire travailler ».
Inversion des valeurs
On se souvient aussi de cette étude britannique sur « la valeur sociale des métiers ». Euréka !…Ses trois auteures… ont recouru à la méthode du « retour social sur investissement » pour quantifier la valeur d’un métier en fonction de ses effets positifs ou négatifs sur la collectivité…elles établissent par exemple que l’agente de nettoyage en milieu hospitalier « produit 10 livres sterling de valeur sociale » pour chaque livre absorbée par son misérable salaire (6,8 livres de l’heure, soit moins de 8 euros), en raison notamment de son apport à la réduction des risques d’infections nosocomiales. De même, un ouvrier du recyclage payé 6,10 livres de l’heure pour démonter le frigo jeté à la benne et en extraire les pièces récupérables « générera 12 livres de valeur sociale » pour chaque livre durement gagnée. Autrement dit : si les revenus de la nettoyeuse et de l’ouvrier étaient indexés sur leur utilité sociale, ils mèneraient la vie de château qui leur est due et l’on cesserait sur le champ d’assimiler leurs métiers à des boulots de merde.
Prenons en revanche le publicitaire. « Son activité vise à accroître la consommation, observe Pierre Rimbert… Il en découle, d’un côté une création d’emplois…et, de l’autre, un accroissement de l’endettement, de l’obésité, de la pollution, de l’usage d’énergies non renouvelables. » Sans parler de l’enlaidissement de nos espaces de vie ou du ramollissement de nos cerveaux…Au bas mot, donc, l’étude conclut que les cadres du secteur publicitaire « détruisent une valeur de 11,50 livres à chaque fois qu’ils engendrent une livre de valeur ».
Service gagnant
Tout ceci pose une question. Qui est au service de qui ? Est-ce que la servitude que dénonçait La Boétie a disparu ? Nous serions tous au service…de quoi ? Et certains se servent davantage que d’autres.
Pendant ce temps, à Roland Garros, on essaye de faire des services gagnants.
