Manufacture de l’Homme apolitique

Manufacture de l’Homme apolitique

2 juillet 2026 0 Par Paul Rassat

Dans son livre Manufacture de l’Homme apolitique, la philosophe Caëla Gillespie interroge « Comment expliquer l’inaction des hommes et des peuples ; de quoi est faite notre inertie ? » Comment, pourquoi subissons-nous sans réagir la destruction systématique dont se nourrit le néolibéralisme ?

Ce qui suit n’est pas une lecture approfondie de ce livre, plutôt quelques réactions à partir de quelques pages prises à la volée.

Faire le vide

Le néolibéralisme se présente lui-même comme la forme la plus évoluée de la politique d’une part, de l’économie d’autre part. Indiscutable ! En 50 ans ont été démolies toutes les bases, les structures, remplacées par des « valeurs » vides, des concepts, des mots. Ceci permet de repousser « partout la règle, la loi, l’effort normatif de l’État » qui devient un outil soumis à l’économie. Il s’agirait presque, pour les dirigeants, de faire l’économie de l’État.

La promesse d’un homme nouveau repose sur le détournement du désir, sur la « jeunesse » d’un individu qui ne se définit pas comme membre d’une totalité, mais comme le tout qu’il est à lui-même. » Mondialisation, globalisation ont abouti à un éparpillement, à une parcellisation, une atomisation. « L’ultralibéralisme donne satisfaction à l’individu, mais érode les droits du citoyen. L’ultralibéralisme réalise l’individu, il déréalise le citoyen. » C’est ce que prétendait faire Raoul dans Les tontons flingueurs « Aux  quatre coins de Paris  qu’on va le retrouver, éparpillé par petits boutsfaçon Puzzle. Moi, quand on m’en fait trop je correctionne plus je dynamite, je disperse, je ventile ». Sauf que l’ultralibéralisme est plus performant que le Raoul.

Remplir d’un autre vide

La faille est ouverte dans laquelle s’engouffre la sacro sainte « communication ». À la recherche permanente d’une reconnexion, avide de repères, de racines et de certitudes, le citoyen devenu homme nouveau serait prêt à croire qu’il n’y a qu’une seule réalité, celle que les graphiques, les statistiques et ceux qui les composent nous enjoignent de « regarder en face ». Cette réalité se veut neutre, objective, donc indiscutable.

L’évidence du rien

Pourquoi résister, alors, à l’évidence, à ce qui s’impose et nous en impose ?  Les partis d’extrême gauche ou droite promettent au bon peuple de ressouder les morceaux d’une identité retrouvée. Car sinon, que partagerions-nous ? Des rendez-vous devant les écrans à l’occasion d’une Coupe du monde de football. Quelques expériences immersives, un « vivre-ensemble » rafistolé.

Caëla Gillespie pointe que les identités proposées par nos politiciens ne fonctionnent jamais que sur du négatif, par défaut, par élimination du migrant, de l’étranger, de l’autre. Les théories du bouc émissaire analysées par René Girard sont toujours d’actualité.

Solution ? Revenir au monde réel pour faire exploser la fiction narrative du « nouveau monde »

Quelques réflexions

Présentant un logiciel d’aide gratuite à la révision du bac philo, une dame avance cet exemple il y a quelques semaines. Il s’agit de donner des définitions pour aider les candidats. « Illusion : fausse conception de la réalité. » Tout ne serait-il qu’illusion ? « Vérité en deçà des Pyrénées, mensonge au-delà. »

Travail et compagnie

Il serait possible d’analyser bien des points qui trahissent le néolibéralisme. Celui du travail est révélateur. Le travail est devenu un emploi, quand il ne se réduit pas à une mission. Emploi de jeune, de vieux, d’homme, de femme, de cadre, de salarié, de collaborateur, d’intérimaire. Des emplois il est question-Il faut les libérer, bien sûr ! – mais de gens, non. Rappel de ce livre de Mino Faïta Les Italiens, peuple bâtisseur : On attendait des bras, il vint des hommes. »

Panem et circenses

Le libéralisme demande aux gens de travailler comme si leur emploi avait du sens. Tout ce jargon de l’entreprise montre que ce n’est pas le cas. Faire semblant est épuisant. À force de prendre sur soi, de faire comme si pendant que ceux qui nous gouvernent font, eux aussi, comme si, en invoquant des valeurs qui n’existent pas, notre société crée un écart, un vide qu’est censé combler la proposition de divertissements. Nous consommons des produits culturels comme des sucreries qui font passer l’amertume d’un vivre ensemble disparu, d’une vraie convivialité née d’un métier impliquant la transmission et le partage. Mots devenus tellement vides qu’ils deviennent des tics et des tocs langagiers.

Narrations

Plus on s’éloigne du sens, de la valeur, et plus on y fait référence. Dans cet espace s’engouffrent le narratif de Poutine, le Maga de Trump, le « en même temps » de Macron. Notez ce renouveau permanent du nouveau monde : Re-naissance, Re-conquête, Re-new, again. Le nouveau ne serait-il qu’une reformulation de l’ancien ? « Il faut que tout change pour que rien ne change. »

En 4° de couverture, Caëla Gillespie demande « Comment avons-nous pu nous mettre en retrait, adopter volontairement une attitude passive, face à la plus radicale des destructions jamais entreprises par le néolibéralisme, à savoir le démantèlement des corps politiques, la lucratisation de tous les services publics, la privatisation de l’espace public ?

Codicille

On notera qu’à la mode économique et politique du vide accompagné de l’enfumage répond assez bien la tendance gastronomique aux syphons, aux mousses, espumas et crèmes qui donnent à moindre frais un semblant de matière. Roland Barthes y aurait sans doute retrouvé les « marqueurs » de la cuisine bourgeoise.

Nos jeunes dirigeants – « Aux âmes bien nées… » n’ont pas le tort d’être jeunes, mais de passer du statut d’étudiant à celui de dirigeant sans aucune expérience de la vie.

« La narrativa è mobile. »