En sorte, en capacité

En sorte, en capacité

4 août 2022 Non Par Paul Rassat

Sorte, du latin sortem, consultation des dieux, destin. Parmi les tics langagiers du moment, il est de bon ton de « faire en sorte ». Parfois on fait même en sorte de pouvoir. C’est ainsi que le nouveau ministre de l’agriculture émaillait son interview à la radio du 9 / 6/ 22 de « C’est ce qu’on vient de dire sur la capacité à faire en sorte que… » «  Faire en sorte qu’on trouve des compromis. » Une variante « Ça doit permettre aux agriculteurs de mieux pouvoir accéder à… » Le summum est de faire en sorte d’être en capacité de pouvoir… »  [ Photo © Christophe Rassat]

Inch Allah !   

En faisant en sorte, on se place entre les mains du destin. Inch Allah ! Ainsi soit-il ! Plus nos dirigeants parlent, plus ils affirment être dans « le faire », plus ils se contentent de faire en sorte. Et le destin tranche. C’est loto à tous les étages et euromillions au dernier en espérant un ruissellement divin vers les plaines riantes d’électeurs.

Capacité

On l’a vu plus haut, le destin et la capacité se confondent dans la même approche théorique. Être en capacité de suffit souvent à se persuader qu’on agit. Souvenir de Le Sâr Rabindranath Duval , ce fameux sketch réunissant Pierre Dac et Francis Blanche Le second demande au premier incarnant une sorte de fakir s’il peut deviner une information. _ Oui. _ Vous pouvez le faire ? _ Oui. _ Il peut le faire ! On l’applaudit très fort. Il suffit donc d’être en capacité et le tour est joué. Le  » Yes we can » de Barack Obama reprenant le  » Si se puede » de Cesar Chavez devient  » Oui, nous sommes en capacité. » Olé!

Métalangage

Méta, intermédiaire. Le métalangage parle autant du langage lui-même que de la réalité dont in est censé parler. D’outil descriptif, explicatif, vulgarisateur, il est devenu mode d’expression fondamental. Et c’est ainsi que nous demeurons en permanence à un niveau intermédiaire d’expression et de compréhension du monde. Le métalangage nous enferme derrière tous les écrans visuels, linguistiques, sonores, rhétoriques. Moins nous avons vraiment accès à une réalité à cause de toutes ces strates intermédiaires, plus on nous commande de voir la réalité en face. C’est littéralement la télé-réalité. La réalité tenue à distance.

Ne me kitsch pas !

«  Ne me quitte pas ! » chantait Jacques Brel. Le détachement est cruel. Alors on s’attache, on accumule. On se protège ainsi du contact direct avec une réalité incertaine. De couche protectrice en couche protectrice, le vernis du métalangage fait kitsch. La paraphrase fleurit  en développement explicatif verbeux. Elle culmine en reformulations à l’infini du même contenu perdant toute son intensité. Le kitsch rejoint la bêtise telle que la définit Roland Barthes. Cette tautologie qui se nourrit d’elle-même. Et c’est ainsi que l’expérience, à la mode, trouve sa pleine expression dans l’immersion. Glou glou !