Le Canard Enchaîné attend. La taupe aussi

Le Canard Enchaîné attend. La taupe aussi

10 février 2023 Non Par Paul Rassat

Le Canard Enchaîné a attendu Godot avec passion. C’est ce qui ressort de la critique parue dans le dernier numéro. Le Caneton rejoint ici la Taupe. Talpa a attendu Godot à Lyon et à Carouge déjà. Nager ou creuser présente le même intérêt par rapport à Godot. Le mec est très fort. Il arrive à poser un lapin à un canard ou à une taupe avec le même succès !

Attendre

«  [L’idée suggérée est celle d’un simple écart temporel, à laquelle se joint habituellement l’idée implicite d’un lieu où se trouve le sujet] Rester en un lieu, l’attention étant fixée sur quelqu’un ou quelque chose qui doit venir ou survenir. » Telle est le début de définition que donne le TLFi pour le verbe attendre. Et c’est particulièrement bien vu. D’autant que le spectateur ne voit pas venir Godot. Alors, en attendant, il patiente, avec plaisir. La plupart du temps, le verbe attendre se construit transitivement. On attend normalement quelqu’un ou quelque chose. Or la mode est actuellement à la construction intransitive pour de plus en plus de verbes. On partage, on communique. Quoi ? On se sait pas. Peu importe le contenu, pourvu qu’on ait l’ivresse de.

Tutto tuto

Il arrive même qu’on nous partage quelque chose au lieu de partager avec nous. Le discours se centre de plus en plus sur le sujet qui a tendance à se prendre pour le centre du monde. Nous parlons définitivement « face caméra ». Le tuto est permanent. On en arrive à inverser notre relation à la réalité. Le débat est lancé, par exemple, entre un «  Tu m’as manqué » bien français et un «  I missed you » anglais qui est dans la tendance dominante. Moi d’abord !

Regain

Si le grain ne meurt, Gide. Regain, Giono… Parmi bien d’autres interprétations possibles, Godot pourrait incarner un espoir. Le personnage principal pourrait en être cet arbre mort pas fichu de faire un gibet correct mais auquel prend la fantaisie de reverdir timidement. Une sorte d’entre-deux, entre le début et la fin.

Avec mes compléments

Aujourd’hui, s’il avait cédé à la tentation syntaxique dominante, Beckett aurait pu intituler sa pièce En attendant. Qui ? Quoi ? Le tout est d’attendre. Comme de voter. Pour qui, pour quoi ? Pour la réforme, que reverdissent deux feuilles sur des branches mortes ? En attendant une vraie politique qui ne nous parle pas de « valeurs » mortes. Le personnage principal de cette pièce pourrait être cet arbre. Témoin, acteur à sa façon. Bougeant immobilement. Et à y bien réfléchir, le personnage principal de toute pièce en est le texte. On l’habille, l’incarne, le fait parler en veillant à ce qu’il reste lui-même. Profondément. Pour mieux s’ouvrir au monde.

En attendant Godot, mis en scène par Alain Françon et brillamment « déjoué », à La Scala/ Paris jusqu’au 8 avril 2023. Quand on pense qu’un type qui ne vient pas le fait si brillamment et que d’autres feraient mieux de ne pas venir!