Mesure

Mesure

8 janvier 2023 0 Par Paul Rassat

La mesure, c’est pour les autres. C’est ce qui ressort de deux lectures. La médiocratie d’ Alain Reneault et Une question de taille d’Olivier Rey.

Éviter le refoulement

« …être riche, psychiquement, c’est se donner les moyens de manifester aussi aisément et fréquemment que possible ses volontés psychiques : surtout ne pas devoir les contenir dans les coûteux processus du refoulement. Car refouler est précisément ce qui fait augmenter le taux d’excitation psychique. D’où le malaise, le désagrément, l’agitation, toutes les névroses qui troublent les pauvres gens, alors qu’ils ont devant eux une classe de dirigeants si maîtres d’eux-mêmes, des cohortes d’experts et de porte-bouche si sereins dans leur ordinaire….

La monnaie, au sens courant d’une richesse thésaurisée par un système de codification socialement reconnu, allège ce « travail «  de refoulement….De ce point de vue, être riche consiste à faire, plus souvent que lorsqu’on ne l’est guère, l’économie d’actes de refoulement. » Alain Deneault  La médiocratie

Question de taille

Voici un extrait de la 4° de couverture du livre écrit par Olivier Rey. « …La plupart des crises contemporaines (politiques, économiques, écologiques, culturelles) tiennent au dédain affiché par la modernité pour les questions de taille. Nous mesurons tout aujourd’hui, des volumes de transactions à la bourse aux taux de cholestérol, de la densité de l’air en particules fines au moral des ménages. Mais plus nos sociétés se livrent à cette frénésie de mesures, moins elles se révèlent aptes à respecter la mesure, au sens de juste mesure. Comme si les mesures n’étaient pas là pour nous aider à garder la mesure mais, au contraire, pour propager la folie des grandeurs. »

Fuir la mesure

Associons les textes d’ Alain Deneault et d’Olivier Rey. Nous pouvons en conclure que les plus riches et les plus puissants se délestent de tout stress, de névroses sur les autres. Ne serait-ce d’ailleurs pas le principe du premier de cordée ? De la dette ? Du problème du travail, et par voie de conséquence de la retraite ? Olivier Rey montre qu’il est plus facile d’envisager sauver la planète que de s’occuper de l’écologie autour de soi. Question de taille et d’échelle. Il est peut-être plus facile de déclarer vouloir protéger les Français que ses proches. Plus simple de gérer les problèmes économiques d’un pays que le budget d’une famille aux faibles revenus ? D’autant plus que le statut de Président, de ministre, de dirigeant est particulièrement valorisant et permet, selon Alain Deneault  de s’épanouir.

Transmission bien comprise

Voici une blague éclairante. Marcel se tourne et se retourne dans le lit. Curieuse et inquiète, sa femme lui demande ce qu’il a, ce qui l’empêche de dormir. «  Je dois mille euros à Jean, et je ne peux pas le rembourser. » L’épouse se lève, ouvre les volets, appelle Jean qui habite juste en face. Les volets s’ouvrent. «  Jean, Marcel ne peut pas te rembourser. » La dame se recouche. «  Dors tranquille, maintenant c’est Jean qui ne dort plus. » C’est, assez schématiquement, un raccourci du pouvoir. Certains se souviennent peut-être du film Rosalie fait ses courses. On y retrouve Marianne Sägebrecht découverte dans Bagdad Café. Chèques en bois, abus de cartes de crédit ne la perturbent pas plus que ça quand elle comprend que plus tu truandes plus tu as de pouvoir de négociation.

Le juste prix

Le livre de Hervé Hamon Ceux d’en haut (2013) traite des grands patrons et des politiques. Et de citer « L’argent est un moteur, une liberté…Mais ces sommes folles, ces rémunérations extravagantes, qui font scandale ? La démesure viendrait palier leur faible légitimité…il leur faut se vendre cher pour être certain de valoir quelque chose. »

Quand le commun des mortels consulte un psychanalyste, c’est la rétribution de celui-ci qui rend la séance réellement opératoire ; la rétribution fait partie de la « cure ». Pas pour ceux d’en haut qui guérissent leur angoisse existentielle grâce à des revenus démesurés : leur rétribution est leur cure. Les gens d’en haut valent ce qu’on les paie ; ceux d’en bas sont payés ce qu’ils valent, ou qu’on estime qu’ils valent.