Myriam Mechita « Le mystère des idoles aux rêves colorés »

Myriam Mechita « Le mystère des idoles aux rêves colorés »

23 novembre 2021 0 Par Paul Rassat

Conversation avec Myriam Mechita qui expose à la Fondation Salomon, La Fabric, jusqu’au 19 mars 2022.

Myriam, vous nous accueillez chez vous. Vous nous ouvrez une chambre à coucher, un salon, une salle à manger. Pourquoi cette conception et cette occupation de l’espace ?

C’est une réponse à une invitation. J’ai déjà exposé il y a 8 ans, avec la Fondation Salomon, à l’Abbaye. J’avais envie de revenir de manière différente, en occupant l’espace. Puisque nous sommes ici dans la maison familiale de Jean-Marc Salomon, j’ai décidé d’en faire ma maison.

Dans une mise en abyme.

Il m’invite dans sa maison. J’en fais un espace dans lequel on peut repérer ce rapport au domestique. Le canapé symbolise le salon, la table est dressée, entourée de chaises, le lit. Il suffit de pas grand-chose pour identifier un espace domestique. Puisque le dessin est au cœur de l’expérimentation artistique et que j’avais carte blanche, je l’ai intégré de manière plurielle. Dessin sur papier, sur céramique, supports différents, et les éléments domestiques deviennent des fusains. Les meubles ont été brûlés, leur installation a laissé des traces au sol. Elles ont été retirées, j’avais envie que le dessin soit potentiellement réalisable à plein d’endroits.

Votre travail consiste à laisser des traces.

C’est ce que je fais en général. Ici, je le fais en grand format.

C’est la maison familiale de Jean-Marc Salomon, c’est la vôtre, on reconnaît les éléments du mobilier domestique mais ils sont réellement arrangés à une autre sauce, très personnelle, faite de violence. On aperçoit des contorsionnistes. C’est impressionnant dès le premier pas dans l’exposition.

Même lorsque je fais des propositions plus confidentielles, j’aime que les gens soient saisis. On se prend le grandiloquent au début et puis on voit les détails. Il y a de la finesse, de l’élégance. J’aime le sophistiqué jusque dans l’ultra détail. Finalement la violence n’est pas premier degré, pas vraiment frontale.

Vous l’amadouez ? Parce qu’elle est bien présente. Le cygne a souffert !

Mais il déploie encore une aile. Et puis il y a dans la salle voisine un signe qui est presque la clé de lecture de l’ensemble. C’est une photo que j’ai faite il y a des années, au sud de Rome. Il s’agit du Monte Circeo, le Mont Circée. Ulysse y a rencontré Circé. J’y ai éprouvé un tel choc esthétique que j’ai décidé que, s’y j’avais un enfant un jour, je l’appellerais Ulysse. L’onirisme, la poésie de l’épopée vécue par Ulysse me parle au point qu’il est là, sur le tapis orange. C’est mon fils.

Encore une mise en abyme.

Toujours. À tous les niveaux il y a des bulles qui ouvrent d’autres sphères, des espaces qui engendrent d’autres espaces. J’ai réalisé une expo qui s’appelait « Entrer dans la nuit de la nuit ». Ici, c’est la maison dans la maison. Il y a toujours une autre dimension possible. Comme franchir le miroir.

C’est survivre ?

Peut-être pas. Circé à la capacité de transformer les hommes en animaux. Cette idée me plaît. Il est possible, en permanence, de basculer de ce qui nous fait humains (intelligence, capacité de projection, souvenirs…) à une chose, une seule entité animale dans une dichotomie entre l’inné et l’acquis, le cognitif…et de réassembler l’ensemble en permanence. La contorsionniste est pour moi la métaphore parfaite de l’artiste femme. Elle est une représentation très inconfortable mais qui sourit, qui fait preuve de grâce. Tout est fluide mais sous contrôle, au millimètre. J’aime la capacité de dissociation que nécessite cette position. Les contorsionnistes prennent des positions esthétiques que l’empathie nous fait deviner douloureuses. La douleur n’arrive qu’après, quand elles se redéploient. J’aime que les choses ne soient pas toujours immédiates. Leur résonance qui produit un éveil après une première lecture et crée des liens.

Vous jouez de la frontière, de l’équilibre à de nombreux niveaux.

J’essaye de trouver l’équilibre. Si je comprends votre allusion à la survie, on n’est pas que dans l’instant mais dans ce fil qui se déroule pour tenir le chemin de la vie en lui-même.

On rejoint Ulysse.

Exactement. Et puis je ne suis pas une artiste conceptuelle dans la mesure où tout est autobiographique. Il me semble que mon rôle ou mon statut de femme artiste n’est que de la survie depuis toujours. Femme, fille d’immigrés, artiste, toujours dans l’émotion-ce qui est souvent perçu comme négatif-je cumule un ensemble de difficultés, d’entraves. Comme le cygne qui n’a plus de tête, plus de pattes. On ne voit pas où on va…et en même temps j’y vais. La survie est dans la difficulté à tenir le chemin. Un travail d’artiste n’est pas qu’un one shot. D’où le plaisir d’être là pour la 2° fois. C’est le chemin de la construction, de la déconstruction, de la tenue du travail. Ne pas déroger malgré tout.

[ Puisqu’il est question de chemin, nous évoquons les origines kabyles de Myriam]

Je suis berbère. La cascade qui est représentée sur un mur, dans la pièce de l’entrée est celle d’ Hammam Meskhoutine, le village de ma grand-mère. Le lieu est étrange. Il sent le soufre, l’eau y sourd à cent degrés. La légende dit que cet endroit serait de naissance divine. Un prince aurait épousé sa sœur, l’amour de sa vie, la plus belle des femmes. Le mariage aurait été saisi dans la pierre. Du haut de la cascade, on voit comme des personnages, des corps. On parle de la vallée des damnés. L’exposition montre une pièce principale rayonnante. La retenue est présente dans les deux autres espaces.

La pièce de l’entrée est assez paisible. Un lit, l’image esthétique de la cascade et puis le fracas du carrelage au sol. On se demande, on est secoué.

J’avais envie que ce soit inquiétant même si l’on identifie les espaces. Inquiétant jusque dans la fragilité des pièces. On fait attention où marcher, on ne peut pas s’asseoir sur le lit. On a peur de toucher. Tout est dit de manière grandiloquente mais on n’est pas si à l’aise quand on se déplace.

Le regard est omniprésent. Il nous accompagne. Il est très prenant. Nous sommes venus regarder et nous sommes regardés.

L’œil est partout. Soit il est présent, soit le corps est là, dans son entièreté mais sans visage.

C’est votre regard ?

Évidemment. Mes yeux dans cette « patate »noire, c’est l’autoportrait parfait. C’est-à-dire que le reste n’existe pas sinon par mes yeux.

Vous êtes un regard ?

Mais oui ! Je suis plasticienne, ni musicienne, ni danseuse. Je suis à l’endroit du regard. Je suis d’abord ça.

Et « Les idoles aux rêves colorés » ?

J’ai des souvenirs, des sensations de familiarité avec des choses déjà vues alors que c’est impossible dans l’espace-temps normal.

C’est sans doute lié à une forme de sensibilité.

Je reviens à la notion d’ellipse, de bulle dans la bulle. J’ai un rapport au feu très particulier, à l’Italie aussi, à la zone méditerranéenne, à la Grèce, aux Cyclades. Il y a des endroits dans lesquels on est chez soi dès l’entrée. Un endroit privilégié pour moi se trouve en Italie. À partir d’une photo en noir et blanc aperçue par hasard, j’ai vu toutes les couleurs alors que je ne connaissais pas le lieu représenté. Il s’agit de la maison d’un patricien,  Publius Fannius Synistor, la seule de Boscoreale qui a été épargnée par l’éruption du Vésuve. Il en restait sa chambre et l’antichambre. Je suis allée voir la reconstitution qui en a été faite au MET, à New York. De retour chez moi, j’avais le goût du basilic, le vent. Le rectangle bleu que j’avais vu par anticipation donnait sur la mer. La première fois que j’ai travaillé le bronze, j’aurais pu faire tous les gestes les yeux fermés. De la même manière, certaines de mes sculptures renvoient à des réalisations, que je ne connaissais pas,  produites dans les Cyclades. À l’identique ! Ces sculptures couvertes d’yeux, certaines formes féminines. Je les avais peut-être aperçues dans un livre. Celui qui m’a signalé le rapprochement entre mon travail et les Cyclades m’avait écrit « Tu es un réel mystère. Tu manipules les idoles. » Quant aux rêves colorés, c’est tout ce qui engendre le travail. Je crois que tout ça, à la fin, n’est qu’un rêve coloré.

Nous ne serions qu’un rêve. Nous n’existerions pas.

C’est une vraie question à laquelle je n’ai pas de réponse. J’aime l’idée du mystère. On peut ou non vénérer les idoles. Mais on revient au domestique, en demeurant un peu à côté.

[Reste le mystère des clous forgés pour Myriam et qui tiennent les œuvres aux murs. L’effet de connu « un peu à côté » et de rêve nous transporte dans une nouvelle de Jorge Luis Borges. Un homme en crée un autre par la pensée et  se rend compte qu’il a lui-même été créé ainsi lorsqu’il survit sans dommage au feu. L’art et la culture permettraient-ils de résister au feu de la barbarie? On croit voir, dans cette exposition une évocation de « L’homme qui rit » de Victor Hugo.]